Architecture durable : vers une nouvelle manière d’habiter ? - Entretien avec Jana Revedin
Et si l’architecture durable était une transformation profonde de notre manière d’habiter ? le Global Award for Sustainable Architecture, dont l’édition 2026 vient tout juste de se tenir à Istanbul, récompense chaque année des architectes engagés dans des approches innovantes face aux défis climatiques. Placé sous le patronage de l’UNESCO et de l’UIA (Union Internationale des Architectes), ce prix met en lumière les mutations à l’œuvre dans l’architecture, redéfinissant l’immobilier de demain.
Entretien avec Pr. Jana Revedin, sa fondatrice et présidente
Le thème 2026, « Architecture Is Transformation », suggère un changement profond : de quelle transformation parle-t-on concrètement aujourd’hui ? Est-ce qu’il s’agit des bâtiments, des usages ou des modèles économiques de l’immobilier ?
La loi de la thermodynamique nous rappelle qu’aucune énergie ne se crée ni ne se perd : elle ne fait que se transformer. Aujourd’hui, nous sommes appelés à transformer un système établi — celui d’un International Style arrogant et guidé par la seule logique du profit. Les processus de conception, les modes de gouvernance et les systèmes de valeurs sont en pleine mutation. « Architecture Is Transformation » en est l’expression manifeste : la transformation opère à tous les niveaux et à toutes les échelles. Elle va de la reconfiguration des territoires, des paysages et des villes — capables d’absorber et de métaboliser les héritages du passé — jusqu’à l’expérimentation à petite échelle, avec des structures suspendues et légères en bois et en fibres, du verre et de la céramique recyclés, ou encore des parois vivantes composées de biopolymères.
Les lauréats viennent de contextes très différents (Chine, Vietnam, Mexique, Europe) : quel est le point commun majeur dans leur manière d’aborder les enjeux sociaux et environnementaux ?
À travers la diversité des pratiques de nos lauréats, une constante demeure : un engagement profond, éthique, social, culturel et politique. Cette position n’est pas seulement esthétique, elle est programmatique — du mot d’ordre du Bauhaus, « less is more », à l’appel aujourd’hui plus pressant : « better with less ».
La pression réglementaire et les objectifs de bas carbone accélèrent-t-ils la transformation, ou freine-t-elle l’innovation ?
Les règles sont nécessaires à la vie en société. Mais nous assistons aujourd’hui à une sur-réglementationdans les pays industrialisés.
Le développement durable ne devrait en aucun cas devenir un privilège réservé aux pays les plus riches. La conscience politique et culturelle en est la clé, à laquelle doivent répondre des lois intelligentes — et mesurées. Au cours des trente dernières années, certaines régions exemplaires dans des contextes fédéraux, comme le Vorarlberg ou le Baden-Württemberg, ont montré comment une culture constructive écologique peut s’ancrer à l’échelle territoriale… et servir de référence.
Ces contextes mettent en avant ce que j’appelle une approche « right-tech » : ni excès technophile — souvent prohibitivement coûteux — ni retour nostalgique en arrière. Car l’innovation vernaculaire n’a jamais consisté à regarder vers le passé, mais à mobiliser des moyens ajustés au lieu, au climat, à la culture et aux opportunités offertes par les économies circulaires locales. Dans de tels cadres, la durabilité et une beauté renouvelée émergent d’un réengagement avec les archétypes, les typologies et des pratiques profondément ancrées dans la matérialité et l’histoire des lieux.
Que représente pour vous le partenariat avec Saint-Gobain, renouvelé pour la troisième année consécutive ? Est-ce que la collaboration entre industrie et recherche architecturale peut accélérer la transition écologique ?
Elle ne le peut pas seulement, elle doit le faire. Au Bauhaus, les architectes, les artisans, les designers et l’industrie travaillaient ensemble pour une architecture — et même une ville — « accessible à tous ».
Le Bauhaus a permis, en moins d’une décennie, trois mutations profondes. D’abord, une pensée écologique de la ville : densifier l’existant, mêler les usages, intégrer le vivant comme espace de rencontre et de mouvement. Ensuite, une révolution matérielle : inventer des matériaux sains, accessibles à tous. Enfin, un projet d’émancipation et d’inclusion : dès 1919, les femmes peuvent pour la première fois étudier l’architecture, tandis que des cultures du monde entier s’y rencontrent.
Ces trois principes — écologie, innovation matérielle, inclusion — restent aujourd’hui essentiels. Ils fondent notamment la recherche que je mène au sein de notre nouvelle unité de recherche constituée à l’École Spéciale d’Architecture, autour des « circularités » : penser la ville et l’architecture comme un organisme vivant, social et innovant, animé par une conscience aiguë des enjeux de la circularité économique.
Face aux enjeux climatiques, quels sont les matériaux durables les plus utilisés actuellement ?
Nous devons revenir à des matériaux « right-tech » intelligents, conçus et mis en œuvre avec une exigence de très haute qualité — et avec l’appui des outils de modélisation, de la robotisation et de l’intelligence artificielle. Des matériaux bio- et géo-sourcés, issus des ressources locales : la pierre, la céramique, le verre, le bois, les fibres, les biopolymères — tous potentiellement recyclables à l’infini et présents de longue date dans notre histoire millénaire de la construction.
À quoi ressemblera un projet immobilier durable “exemplaire” en 2035 et quels seront les nouveaux critères des projets vertueux ?
Le terme de « durabilité », issu de la sylviculture du début du XVIIIᵉ siècle — « ne pas abattre plus d’arbres qu’il ne peut en repousser dans le même temps », selon Hans Carl von Carlowitz .
Au-delà de « durable » : il s’agit de concevoir une architecture qui vieillit bien, tout simplement. Comment y parvenir ? En intégrant — mieux encore, en invitant à une participation active — les habitants et les usagers, en écoutant, en cartographiant patiemment les ressources visibles et invisibles d’un lieu.
Aujourd’hui, le changement de paradigme est accompli.L’artisanat et l’industrie sont redevenus des alliés ; la jeune génération d’architectes travaille en équipes transdisciplinaires, réinvente l’existant avec inventivité, pense l’inclusion et — point essentiel — vise une véritable excellence dans la matérialité et le projet.
Car ce qui nous attache à l’architecture, ce qui nous donne envie de la préserver et de la transmettre, tient à des qualités plus profondes : l’atmosphère, la mémoire, une beauté simple. Ce sont elles qui permettront, au fond, à l’architecture de bien vieillir. En 2035, ces qualités seront à l’ordre du jour dans le monde entier.
Depuis le moment où vous avez créé ce prix en 2006, qu’est-ce qui vous a le plus surprise dans l’évolution de l’architecture durable ?
Ce qui m’a le plus surprise depuis la création du prix en 2006, c’est l’évolution de mes étudiants. Au début de chaque atelier ou séminaire, je leur pose toujours la même question : « Quel architecte serez-vous ? Un adjectif, s’il vous plaît. »
Dans les années 2000, marquées par l’illusion d’une croissance infinie, les réponses étaient encore : « unique », « célèbre », « influent ». Aujourd’hui, elles ont changé. On me répond : « utile », « à l’écoute » — ou simplement : « heureux ».
Le thème 2027 annoncé marquera-t-il un tournantencore plus social ?
Oh oui, un thème à la fois touchant et urgent. Après l’indispensable transformation — plutôt que le gaspillage insensé — nous franchissons une étape supplémentaire : pour qui, au fond, concevons-nous et construisons-nous ? Le thème 2027 sera : Architecture Is Equity.
Global Award for sustainable Architecture