Amelia Tavella : “Un bâtiment durable est un bâtiment que l’on ne veut pas détruire”
ARCHITECTURE

Amelia Tavella : “Un bâtiment durable est un bâtiment que l’on ne veut pas détruire”

écrit par l'équipe,

Il y a des architectes qui construisent. Et il y a des architectes qui écoutent d’abord.

Amelia Tavella fait partie de la deuxième catégorie. Avant de poser quoi que ce soit, elle ausculte. Elle lit un site comme on lit un sol, cherche les strates, les traces, ce qui a vécu là avant. Ce n’est qu’ensuite que le projet commence.

Le jury du Global Award for Sustainable Architecture 2026 l’a récompensée pour exactement ça : une architecture qu’il a décrite comme “émotionnelle, sensuelle et organique”, capable de réconcilier patrimoine et durabilité sans brutaliser l’un ni l’autre. Le thème de cette édition était “Architecture Is Transformation”. Difficile de trouver une lauréate plus juste.

Nous l’avons interviewée.

Que signifie la transformation dans votre pratique ?

Je viens d’un territoire où l’on apprend très tôt que le paysage est plus ancien que nous. La Méditerranée est ma matrice. La Corse m’a appris la lumière, les pentes, les matières — mais aussi l’idée qu’aucune création n’a de sens sans éthique.

Transformer, c’est d’abord écouter. Observer un lieu, le radiographier, le fouiller presque comme un archéologue avant toute intervention. Lire les strates, les traces, les mémoires. Je regarde les bâtiments comme des êtres vivants. Ils ont une histoire, des cicatrices parfois, une épaisseur humaine et territoriale. Construire ne consiste pas à effacer cela, mais à continuer une histoire. Construire sans défaire. Inventer sans renier.

Le thème “Architecture Is Transformation” résonne profondément avec ma pratique parce qu’il replace l’architecture dans une idée de responsabilité. Aujourd’hui, nous parlons beaucoup de durabilité, mais la durabilité ne peut pas être uniquement technique. Je crois profondément qu’un bâtiment durable est un bâtiment que l’on ne veut pas détruire. Un bâtiment qui appartient à son territoire au point de devenir une évidence.

Votre travail est souvent décrit comme une architecture qui “révèle” plus qu’elle ne transforme. Est-ce que transformer, pour vous, c’est d’abord interpréter l’existant ?

Oui, absolument. Je crois qu’un lieu possède déjà une intelligence. Une lumière, une géographie, une matière, parfois même une mémoire invisible. L’architecture doit dialoguer avec cela plutôt que le nier.

Interpréter l’existant, ce n’est pas être nostalgique. Au contraire, cela demande énormément d’invention et de délicatesse. Je ne cherche jamais à reproduire le passé. Je cherche à prolonger une présence, à faire dialoguer les strates du temps sans les opposer. Comme je l’ai écrit à propos du Couvent Saint-François : “bâtir d’après les ruines, c’est le passé et la modernité qui s’embrassent en faisant la promesse de ne jamais se trahir.”

Le bâtiment existait déjà comme une mémoire inachevée, presque comme un corps blessé. Je ne voulais pas effacer la ruine mais révéler sa force silencieuse. Le cuivre n’est pas venu recouvrir la pierre ; il est venu prolonger son souffle, transmettre sa forme perdue, faire émerger une seconde peau entre disparition et renaissance.

Sur les territoires et ce qu’on leur fait

Comment votre vision peut-elle répondre aux enjeux actuels de transformation des territoires ?

Pendant longtemps, les territoires ont été pensés à travers des logiques de vitesse, de rendement et d’expansion. On a construit des architectures parfois déconnectées de leur géographie, de leur climat, de leur mémoire humaine. Aujourd’hui, nous comprenons que les lieux ont besoin de temps long.

Réconcilier espace et temps, c’est précisément refuser une architecture hors-sol. C’est considérer qu’un bâtiment appartient à un paysage, à une culture, à des usages, à une histoire collective. Un territoire n’est jamais une page blanche.

Chaque lieu possède déjà une intelligence, une mémoire, une manière d’habiter qu’il faut écouter avant d’intervenir. C’est particulièrement vrai dans des projets de réhabilitation, où l’architecture peut devenir un acte de continuité plutôt qu’un geste d’effacement. Au Couvent Saint-François, il ne s’agissait pas de reconstruire un monument figé, mais de prolonger une présence — permettre à une ruine, à un paysage et à un usage contemporain de coexister dans une même temporalité.

L’architecture peut-elle influencer les dynamiques sociales et économiques d’un territoire ?

Oui, profondément. L’architecture n’est jamais seulement un objet esthétique. Elle influence la manière dont les gens vivent, se rencontrent, travaillent, se déplacent, regardent leur territoire.

Un projet peut redonner une dignité à un lieu oublié. À Lumio, à Cabriès ou à A Strega, les écoles que nous avons conçues ne sont pas pensées comme de simples équipements. Elles deviennent des lieux de transmission, des espaces où les enfants apprennent autant par la présence du paysage, de la lumière et des matières que par l’enseignement lui-même.

Au Château de Nalys, nous avons utilisé des matériaux issus du site lui-même et des carrières régionales, pour que le bâtiment prolonge littéralement la géologie et la mémoire du lieu. Le circuit court, les ressources locales, les artisans — ça fait partie intégrante de la pensée. Ce n’est pas seulement une question environnementale. C’est une manière de préserver une économie humaine et une continuité culturelle.

Mais ce qui m’importe surtout, c’est que l’architecture peut réintroduire de l’émotion dans les territoires. Et cette émotion crée de l’attachement. Or un territoire auquel on est attaché est un territoire que l’on protège davantage.

Sur les matériaux et l’intuition du territoire

Vous évoquez souvent “l’intuition du territoire”. Comment un acte engagé influence-t-il la durabilité d’un projet ?

Je crois que la durabilité commence bien avant la technique. Elle commence dans la manière dont un projet regarde un territoire.

Un acte engagé consiste d’abord à écouter ce qui est déjà là : une géographie, une lumière, un climat, une culture constructive, des savoir-faire, une mémoire humaine. Pierre, bois, cuivre, eau ne sont jamais des choix décoratifs dans mon travail. Ce sont des langages.

Quant à l’innovation technologique, je ne la vois jamais comme une finalité. Elle devient intéressante lorsqu’elle reste au service du sensible, du vivant et du temps long. Le cuivre du Couvent Saint-François en est un exemple : la technologie a permis de créer une structure contemporaine précise et réversible, mais cette innovation reste invisible comme démonstration. Elle agit comme une seconde peau qui dialogue avec la pierre et accompagne la transformation du lieu sans le brutaliser.

Au fond, construire avec justesse est peut-être la forme la plus durable de modernité.

Sur la réhabilitation et ce que l’immobilier rate encore

En quoi la réhabilitation permet-elle de construire sans effacer ?

Réhabiliter, c’est accepter qu’un lieu ait déjà vécu avant nous. Je trouve cette idée très belle.

Pendant longtemps, l’architecture s’est construite sur l’idée de la table rase, comme si l’on devait effacer pour créer. Aujourd’hui, nous comprenons que les bâtiments, les paysages et les territoires portent une mémoire humaine, culturelle et même émotionnelle qu’il faut préserver. Je ne considère jamais le patrimoine comme quelque chose de figé. Je crois à sa continuité vivante.

Le Couvent Saint-François a incarné cette réflexion. Le bâtiment était partiellement en ruine, endormi depuis des décennies. Je ne voulais pas reconstruire contre les vestiges mais avec eux. Le cuivre est venu prolonger la pierre comme une greffe délicate — une seconde peau capable de transmettre la forme perdue sans effacer les traces du temps. J’ai toujours pensé ce projet comme une rencontre entre le passé et la modernité qui se promettent de ne jamais se trahir.

Est-ce que réutiliser et transformer le bâti existant est aujourd’hui sous-estimé par les acteurs de l’immobilier ?

Oui, et cette conscience progresse, mais reste insuffisante.

Pendant longtemps, le bâtiment existant a été perçu comme une contrainte : plus complexe, plus lent, parfois moins rentable à court terme qu’une construction neuve. Or je crois exactement l’inverse. L’existant représente une immense ressource pour l’avenir. Les détruire systématiquement pour reconstruire revient souvent à effacer une intelligence déjà présente dans le territoire.

Je crois profondément que la ville de demain se construira davantage dans la transformation que dans l’expansion. Réhabiliter un bâtiment, ce n’est pas seulement préserver une façade. C’est prolonger une histoire, réactiver des usages, éviter une dépense énorme de matière et d’énergie, mais aussi maintenir un lien affectif entre un lieu et ceux qui l’habitent.

Les acteurs de l’immobilier commencent à comprendre que la valeur d’un projet ne réside plus uniquement dans sa rentabilité immédiate, mais aussi dans sa capacité à créer de l’attachement, de la durabilité et une identité forte. Un bâtiment auquel les gens sont attachés est un bâtiment que l’on entretient, que l’on transmet, que l’on ne veut pas détruire. C’est peut-être la définition la plus juste d’une architecture durable.

Sur la Corse et l’éthique comme fondation

“Il n’y a pas de création valable sans éthique.” En quoi votre rapport à la Corse structure-t-il votre manière de concevoir ?

La Corse est ma matrice. Elle a construit mon regard bien avant que je devienne architecte.

J’ai grandi dans une relation très instinctive au paysage : la lumière, la roche, les odeurs du maquis faisaient partie de mon quotidien. Très tôt, j’ai compris que la nature n’était pas un décor mais une présence. La Corse m’a appris l’humilité. On ne domine pas un paysage pareil ; on apprend à vivre avec lui. La pente m’a appris à accompagner plutôt qu’imposer.

Je crois que c’est là qu’est née cette conviction qu’il n’y a pas de création valable sans éthique. Parce qu’un territoire nous précède toujours. Nous ne faisons que nous inscrire dans une histoire plus vaste que nous.

L’île porte en elle des strates de mémoire, de silence, de résistance. Cette épaisseur habite tous mes projets, même lorsqu’ils sont très éloignés géographiquement. Je crois profondément que construire, ce n’est pas prendre possession d’un territoire. C’est entrer en conversation avec lui.

Après cette reconnaissance internationale, quels types de projets souhaitez-vous développer ?

Cette reconnaissance accompagne mon désir d’aller vers un nouveau territoire d’exploration.

Pendant longtemps, la Corse a été mon laboratoire sensible. Elle m’a construite, enracinée, structurée. Puis il a fallu la quitter, comme on quitte une famille pour grandir. Aujourd’hui, je ressens le désir de poursuivre cette émancipation. Partir en quête de nouveaux horizons, parfois lointains. Découvrir d’autres paysages, d’autres climats, d’autres cultures constructives.

Je suis très touchée par les architectures vernaculaires, parce qu’elles racontent toujours une manière de vivre avec un territoire. Chaque civilisation porte une intelligence sensible du monde, et l’architecture en est souvent la trace la plus profonde.

Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de reproduire une écriture formelle d’un lieu à l’autre, mais de continuer à apprendre. À écouter. À me déplacer intérieurement aussi. J’aimerais développer des projets où l’architecture crée un dialogue entre cultures, entre mémoire et contemporanéité, entre territoires et usages futurs.

Au fond, je continue simplement la même recherche : comprendre comment habiter le monde avec plus d’attention, plus d’humilité et plus de poésie.